REBULL Teresa

par Marie Lissart
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REBULL Teresa, née SOLER I PI le 21 septembre 1919 à Sabadell (province de Barcelone, Catalogne espagnole), morte le 15 avril 2015 à Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales).

Autrice-compositrice-interprète, peintre, activiste politique et militante catalane de nationalité espagnole, résistante à l’Occupation en France (Bouches-du-Rhône, Var).

 

Sa mère, Balbina Pi i Sanllehy, née en 1896, morte à Perpignan le 24 juillet 1973, est originaire de Sant Boi de Llobregat, au sud-ouest de Barcelone. Ouvrière textile, elle milite à la Confédération nationale du travail (CNT), syndicat anarchiste. Aux côtés d’Angel Pestaña, chef de file de la tendance syndicaliste-révolutionnaire, les « trentistes », opposée à la Fédération anarchiste ibérique (FAI), Balbina Pi organise et anime la CNT en Catalogne. En 1917, elle est déléguée à la Fédération locale du syndicat unique. Elle écrit des articles dans Solidaridad Obrera et Nuestra voz. Elle milite dans la mouvance à l’origine de l’Esquerra republicana de Catalunya (ERC), parti catalaniste de gauche. Outre son activité militante, elle se passionne pour le théâtre et, en famille, intègre les mouvements d’éducation populaire. En 1936, elle participe à la création d’un groupe féministe anticlérical au sein de la CNT. En 1960, elle rejoint ses filles à Paris puis s’installe à Banyuls.

Son père, Gonçal Soler i Bernabeu, né le 30 janvier 1896 à Alcoi (province d’Alicante), mort à Banyuls le 23 juin 1976, travaille dès six ans dans les usines textiles. Il s’engage dans le syndicalisme et devient dirigeant de la Fédération locale des Syndicats. À Sabadell, il fonde et dirige le journal syndical Vertical de 1933 à octobre 1934. Il est emprisonné à plusieurs reprises avant la guerre civile. Pendant la guerre, il se rapproche du communisme et milite au Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC), parti stalinien. Il est emprisonné en 1941, condamné à mort, libéré. Il termine sa vie à Banyuls.

Deux sœurs. Llibertat (1922-1987), travaille à Barcelone dans le cirque Perezof. Azucena, née en 1924, est la première, bien qu’éprouvée par les années de plomb, à chanter en catalan sous le franquisme. Pendant la guerre, les autorités franquistes les obligent à changer de prénom et à être baptisées. Après-guerre, Azucena s’installe à Paris où elle épouse Eduard Soler, ex-militant du Bloc ouvrier et paysan (BOC) puis du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, parti marxiste antistalinien) qui termine la guerre à dix-neuf ans comme commandant d’artillerie de l’armée républicaine.

Teresa épouse Josep, dit Pep Rebull, ouvrier, activiste politique catalan de nationalité espagnole, résistant à l’Occupation en France, le 29 décembre 1951 à la mairie du XIe arrondissement de Paris. Le couple a deux fils : Daniel (Marseille, Bouches-du-Rhône, 10 avril 1942), ingénieur de formation, et Germinal (Marseille, Bouches-du-Rhône, 29 juillet 1945), architecte scénographe formé à Harvard, disciple de Jean Prouvé et Josep Lluís Sert.

L’enfance de Teresa est marquée par le militantisme de ses parents. Très hospitaliers, ils tissent des liens avec de nombreuses personnalités politiques anarchistes et syndicalistes. Leurs démêlées avec les autorités les obligent à déménager souvent et, par moments, à la clandestinité. Sa scolarité s’effectue par intermittence : à Sabadell, à l’école protestante de Monsieur Estruch, puis à l’école dirigée par Carme Simó et Enric Casassas, pionniers de la pédagogie active en Espagne. À douze ans, elle entre dans une usine textile comme aide-ourdisseuse. Elle suit les cours du soir au Cercle républicain fédéral de Sabadell et poursuit son éveil en famille : musique, théâtre, conférences, cours de danse au Liceu de Barcelone. Son militantisme débute à cette période.

En 1936, Balbina intercède auprès de son ami Lluís Companys, président de la Generalitat de Catalogne : Teresa devient secrétaire au ministère du Travail dirigé par Martí Barrerra, syndicaliste catalan, membre de l’ERC et ancien secrétaire de Solidaridad Obrera. Elle partage son bureau avec Jaume Arquer, frère de Jordi Arquer, un des fondateurs du BOC. Elle loge alors chez Daniel Rebull dit David Rey, un des dirigeants de la CNT connu de Balbina. Elle devient membre actif du POUM sous l’influence intellectuelle de Pep, son compagnon puis mari. À la suite des journées de mai 1937 à Barcelone, le POUM est déclaré illégal. Suite aux divergences politiques avec son père, elle s’installe avec Pep. Arrêtée par la GPU (police secrète soviétique) au local du Secours rouge du POUM, elle est détenue pendant huit jours Via Laietana dans une txeca, une prison politique « officieuse » tenue par le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC, communiste). Elle ne retrouve la liberté que grâce au conseller (ministre) de la Generalitat Vidiella (PSUC), sollicité par son père, qui devient alors lui aussi suspect et doit se cacher.

En 1938, Teresa rejoint Pep mobilisé sous le nom de Pau Mitjà à Vic. Début 1939, leur retirada passe par Olot, Camprodon, Molló. Ils franchissent le Col Pregon à pied dans la neige. À Prats-de-Mollo (Pyrénées-Orientales), ils sont hébergés par un habitant puis trouvent refuge au Mas de la Forge. Pep, de Perpignan (Pyrénées-Orientales), envoie à sa femme et ses compagnons un camion chargé de meubles dans lequel se cacher pour éviter la gendarmerie et les camps de réfugiés. À Perpignan, elle est accueillie par le POUM dans un mas des jardins Saint-Jacques mais la cache ayant été éventée, elle se retrouve seule. De son côté, Pep, arrêté par la gendarmerie, s’est esquivé de la colonne de réfugiés qui rejoignait le camp d’Argelès (Pyrénées-Orientales). Il retrouve par hasard Teresa qui dort sur un banc d’un jardin public. Ils passent une nuit au cinéma le Castillet, transformé en hébergement d’urgence, puis rejoignent Paris grâce aux militants locaux du Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP).

Ils passent par divers hébergements organisés par la filière trotskiste de Renault (les Torné à Livry-Gargan, Seine, les Davoust à Paris, les Verdeaux à Bezons, Seine-et-Oise) mais l’absence de papiers d’identité rend leur situation fragile. En 1941, grâce à un passeport sous un autre nom, Teresa Rebull rentre à Barcelone par Irun et peut revoir sa mère quelques mois. Pour subsister, elle intègre la compagnie Niño de Marchena où dansent ses sœurs. En juillet 1941, elle revient clandestinement en France par Sorède (Pyrénées-Orientales), avec les papiers d’une Française née à Oran.

Teresa et Pep se retrouvent à Marseille et fréquentent le Centre américain de secours (CAS) qui permet aux intellectuels antifascistes de quitter la France pour le continent américain. Outre une assistance financière, ils trouvent un environnement intellectuel foisonnant, fréquentent les organisateurs du CAS (Varian Fry, Daniel et Theo Bénédite, les Schmierer, le romancier Pierre Herbart, le prix Renaudot 1939 Jean Malaquais, etc.). Été 1943, la famille Rebull rejoint Régusse dans le Var, et intègre le maquis des Eaux et Forêts de l’Armée secrète puis des Corps francs de libération créé par Bénédite, qui intégrera ensuite les FFI. Teresa y est agent de liaison. Fin 1947, la famille Rebull quitte Marseille pour Paris.

Au Casal de Catalunya, elle participe activement au Comité d’organisation des fêtes : chorale, théâtre, conférences, festivals, il s’agit de faire vivre la culture catalane en exil. Elle est mise en relation avec Sartre qui veut réaliser une série d’articles sur l’Espagne dans la revue Esprit et le rencontre à plusieurs reprises. Amie avec Maria Casares, elle côtoie régulièrement Albert Camus. Danseuse de Luis Mariano dans La Belle de Cadix en 1949, elle devient ensuite secrétaire de Josep Sans, responsable du Parlement de Catalogne en exil. 

En 1952, Azucena rejoint Paris. Elles créent le duo « Les sœurs Soler ». Repérées par Marianne Monestier, journaliste et ancienne résistante, elles se produisent à la radio où elles chantent des boléros puis progressivement des chansons populaires. Elles intègrent le circuit des maisons de la culture, font la Mutualité, se produisent avec Georges Brassens, Francis Lemarque, Lenny Escudero, Patachou, rencontrent Montand, Colette Magny… Leurs spectacles veulent faire comprendre la diversité de l’Espagne et la spécificité de la culture catalane mais elles ne se décident pas à devenir professionnelles de la chanson. 

Vers 1953, débutent les séjours à Banyuls. Proche de la frontière espagnole, le village devient le point de ralliement des familles Rebull et Soler avant l’installation définitive en 1972. Leurs enfants, naturalisés français, peuvent passer la frontière ; Teresa, condamnée à la prison attendra les amnisties franquistes des années 1950 pour pouvoir revenir tandis que Pep, condamné à mort par contumace, ne passera la frontière qu’en 1975. Teresa se lie d’amitié avec le musicien Pedro Soler, avec le peintre Francis Coste. En 1961, elle devient secrétaire de la revue Preuves puis de la revue Cuadernos dirigées par d’anciens poumistes. Elle y rencontre de nombreux intellectuels (Emmanuel Berl, le poète Pierre Emmanuel). À la suite d’un séjour à l’hôpital où Pep lui a offert un carnet à dessin, elle se passionne pour la peinture et prend des cours avec le peintre André Michel. En parallèle la passion du chant se poursuit et elle prend des cours de guitare.

Lors de la Sant Jordi 1968 organisée par le Casal de Catalunya de Paris elle découvre le chanteur valencien Raimon et sa chanson Diguem no. L’émotion qui l’envahit la pousse alors à s’engager au travers de la chanson de façon à lutter politiquement pour et par la langue catalane. Puis elle s’enflamme pour Mai 68 : place de la Contrescarpe, à Paris, elle improvise un concert à la demande d’amis de ses fils. À la fin de l’été 1968, alors qu’elle est en vacances à Banyuls, un hommage est rendu à Antonio Machado à Collioure (Pyrénées-Orientales). Elle y rencontre M. Mazou. Naît l’idée d’un festival de musique catalane : c’est « Février d’art en Cerdagne » qui a lieu pour la première fois en 1969. Le programme, élaboré par Teresa Rebull et M. Mazou, mêle chansons, musique, théâtre, expositions, conférences et se déroule à Bourg-Madame  (Pyrénées-Orientales). C’est de ce moment que date son amitié avec le chanteur Lluis Llach. Par ailleurs, dans les années 1970, elle participe activement à l’Université catalane d’été de Prades. 

Teresa s’engage avec passion dans la chanson. Elle teste ses compositions au Casal de Catalunya de Paris et s’intègre au mouvement de la Nova Cançó (« Nouvelle Chanson »), mouvement qui utilise la langue catalane dans la chanson pour véhiculer les revendications culturelles catalanes et dénoncer la politique franquiste. Elle y découvre la jeune génération : Lluis Llach, Pi de la Serra, Ovidi Montllor, Maria del Mar Bonet, Marina Rossell, de vingt ans ses cadets ce qui lui vaut par la presse le surnom de l’« Àvia de la Nova Cançó » (la grand-mère de la Nova Cançó). Elle s’intègre vite à ces cercles, respectée pour son expérience de la guerre civile et appréciée pour sa personnalité d’une grande liberté et son caractère entier. Elle rencontre nombre de chanteurs du sud et du nord (Elisa Serna, Imanol, Joan Pau Verdier…), chante à la Cova del Drac à Barcelone, à la Cave Poésie à Toulouse, Chez Mara à Paris. Sa vie est alors faite de trajets en voiture : Paris, Barcelone, Toulouse, Madrid, Valence, Perpignan mais elle se produit aussi en Allemagne, Tunisie, Algérie…

La première chanson qu’elle interprète est un poème de Josep Gual Lloberes qu’elle met en musique : Paisatge de l’Ebre (Les Sabates d’En Jaume),« une des chansons les plus émouvantes et sensibles de toutes celles inspirées par la guerre civile », selon l’écrivain Manuel Vázquez Montalbán. En 1972, elle sort chez Concèntric, à Barcelone, son premier 45 tours, Teresa Rebull. En 1977, elle sort à Paris, l’album Mestier d’amor dans lequel elle met en musique le poète moderniste Joan Salvat Papasseit. Le disque remporte le Prix de l’Académie Charles-Cros. Elle met en musique de nombreux autres poètes comme Jordi Pere Cerdà, Josep-Sebastià Pons, Maria Mercé Marçal, Rosa Leveroni, Marti i Pol, figures emblématiques de la culture catalane, mais aussi des auteurs peu ou pas connus comme Ambrosi Carrion, Josep Marimon, Enric Brufau, Joan Morer.

Marquée par l’exil, elle compose aussi ses propres textes sur des thèmes sombres, engagés ou nostalgiques : la guerre, le pays perdu, la culture paysanne, la culture ouvrière. Puis ses chansons glissent vers un univers très libre dans lequel l’amour et la nature sont célébrés avec passion et liberté. Elle interprète le répertoire populaire catalan dont le Cant dels ocells. Elle enregistre avec le groupe roussillonnais L’Agram. Sa voix grave et vibrante, très reconnaissable, transcrit avec nuances les émotions, passant du tragique au désir selon le texte.

Pendant plus de vingt ans, Teresa Rebull effectue des centaines de récitals. Les conditions économiques (comptes non soldés par la quasi-totalité des diffuseurs, autoédition d’une cassette), les conditions matérielles (petites salles, soutien à des causes), les conditions artistiques : tout témoigne d’un engagement personnel intense où la chanson est au service d’idéaux. La reconnaissance des pairs intervient rapidement à la suite du Prix Charles-Cros et, même s’ils changent régulièrement, elle s’entoure de musiciens et arrangeurs de première qualité : Olivier Bensa, Pedro Soler, Francesc Borrull, Thierry Parcé. Entre 1972 et 1995, elle sort sept disques, une cassette, un CD. En 1992, elle reçoit la Croix de Sant Jordi, plus haute distinction catalane.

Au début des années 1990, elle met un frein à sa carrière musicale pour se consacrer à la peinture. Inspirée par Cézanne, elle expose régulièrement dans les Pyrénées-Orientales. En 1999, elle publie son autobiographie, Tot cantant. Malgré son retrait de la scène, elle est régulièrement sollicitée. En 2006, un concert exceptionnel d’hommage est organisé en son honneur par la Ville de Barcelone au Palau de la Música catalana qui fait salle comble à cette occasion.

Distante du POUM à partir de 1953, membre du Parti socialiste unifié de Catalogne qu’elle quitte suite aux positions centralistes opposées à sa vision fédéraliste, Teresa Rebull reste toute sa vie fidèle à ses convictions de liberté et lutte contre l’oppression.

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Pour citer cet article:

URL: https://publicationsdelolivier.fr/produit/rebull-teresa/ notice REBULL Teresa par Marie Lissart, version mise en ligne le 6 octobre, 2023, dernière modification le 21 novembre, 2023.

La jeune Teresa avant la guerre civile.

À Bourg-Madame, en 1969, lors du festival de musique catalane, « Février d’art en Cerdagne ». À gauche de Teresa on reconnaît le jeune Lluis Llach.

Teresa en concert dans les années 1980.

Dans les années 2000, une hommage à Teresa Rebull à Céret, ici en compagnie du peintre et poète Michel Arnaudiès.

ŒUVRE

– Teresa Rebull, 45 tours, Concèntric, Barcelone, 1972, 33 tours.

Teresa Rebull chante ses chansons, Als 4 vents, Barcelone, 1973, 33 tours.

Cançons populars catalanes / Chansons populaires catalanes avec l’AGRAM, Terra Nostra, Prades, 2 disques 33 tours, 1976-19777 [rééd. CD, 2002].

– Mestier d’amor, SFPP, Paris, 1978, 33 tours.

També per tu, SFPP, Paris, 1981, 33 tours.

Papallones… i més, AudioVisuals de Sarrià, Barcelone, 1986, 33 tours.

Camí de l’argilada, Jercar, Barcelone, 33 tours.

Pluja de clavells, à compte d’auteur, 1993, cassette.

Florilegi, Phonothèque méditerranéenne, Toulouse, 1996, CD.

– Tot cantant, Barcelone, Columna, 353 p. 

– Cançons 1969-1992, Nordsud, 2004, CD.

– Visca l’amor : Festa homenatge a Teresa Rebull, Picap, Sabadell, 2006, CD.

SOURCES

– BENEDITE, Daniel, La filière marseillaise. Un chemin vers la liberté sous l’Occupation, Paris, Clancier-Guénaud, 1984. 349 p.

– COIGNARD, Cindy, Recherches sur les militantes du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (1935-1980) : une contribution à l’histoire sociale du genre, thèse de doctorat en études hispaniques sous la direction de Danielle Bussy-Genevois, université de Paris 8, 2013, p. 329-345

– GUILLAMÓN, Agustín, Josep Rebull, la voie révolutionnaire : une critique d’Andreu Nin et de la direction du POUM, 1937-1939 , Paris,  Spartacus, 2014. 

– PRUJA, Jean-Claude, Premiers camps de l’exil espagnol : Prats-de-Mollo, 1939, Saint-Cyr-sur-Loire, Éditions Alan Sutton, 2003.

– VINAS, André, LAVAILL, Christine, Teresa Rebull. En chantant, Baixas, Balzac éditeur, 2004, 235 p. 

– SOLÉ, Jacky, Teresa Rebull : de l’artiste engagée à l’art comme engagement, mémoire de maîtrise, Perpignan, Université de Perpignan, 2000, 80 f. 

– Entretien avec Germinal Rebull, 2020.

ICONOGRAPHIE

– Collection archives privées famille Rebull. Reproduction interdite. 

– Fonds Éditions Balzac, Baixas (Christine Lavaill, Robert Triquère). Reproduction interdite. 

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